6 / 12 / 2021

Frédéric Bizard est économiste de la santé et maître de conférences à Sciences Po Paris. Dans son livre « Complémentaires santé : le SCANDALE », paru le 9 octobre chez Dunod, il attaque frontalement le puissant système des Ocam. En avant-première, voici des extraits de son entretien avec L’Opticien-Lunetier, à découvrir en intégralité dans notre prochain numéro.

 

L’Opticien-Lunetier : Pourquoi avoir décidé de jeter un tel pavé dans la mare ?

Frédéric Bizard : il m’a semblé important d’établir la vérité, car les décisions politiques actuelles et futures sur ce sujet se font sous l’influence, très importante, des organismes complémentaires. On prend la voie d’une régulation du secteur de la santé par les Ocam et cela me semble très dommageable au vu des failles du système. Les complémentaires santé sont de très gros annonceurs dans les médias, ce qui enlève à beaucoup l’envie de les critiquer. Il y a aussi une forte méconnaissance du secteur, entretenue à grands renforts de communication sur des valeurs de solidarité et de responsabilité qui sont plus un écran de fumée qu’une réalité des pratiques.

 

O.L. : Vous dénoncez un système inéquitable et inefficient. Comment établissez-vous ce constat ?

F.B. : les contrats individuels sont deux fois plus coûteux que les contrats collectifs pour des garanties deux foins moins bonnes. Même au sein des garanties collectives, l’inégalité est présente. Egalement, les contrats n’offrent pas une bonne couverture au regard de leurs prix qui ne cessent d’augmenter. Pour les rentabiliser, il faut sur-consommer, ce qui augmente les dépenses de santé et le déficit de l’Assurance maladie. Concernant l’optique, les Ocam sont bien mal placés pour critiquer le caractère soit-disant inflationniste des dépenses car, s’il y a augmentation de la consommation, ils en sont responsables. Cette situation est notamment due à l’opacité totale du marché : les tableaux de garanties sont illisibles et trompeurs.

 

O.L. :Que font les complémentaires santé de leur argent ?

F.B. : les coûts de gestion et d’acquisition représentent 22% des cotisations, soit cinq fois plus que ceux de l’assurance maladie. Le train de vie de ces organismes n’est pas en adéquation avec leurs missions. Au lieu de communiquer à tout-va, elles auraient dû mettre en place des plans de prévention importants, surtout en optique, en dentaire et audioprothèse, domaines dans lesquels elles sont les premiers financeurs.

 

O.L. :Votre point de vue sur les réseaux de soins ?

F.B. : leur légitimité est très contestable. En optique, ils sont peu efficaces et génèrent des coûts d’intermédiation. Ils posent en outre le problème majeur de la liberté de choix, qui ne peut qu’être entravée. Pour réguler les dépenses, il serait bien plus préférable de mettre en place un système concurrentiel et transparent.

 

O.L. :Quelles sont vos propositions pour l’avenir ?

F.B. : il est nécessaire de renforcer la régulation du secteur des complémentaires santé. Il faut revoir les rôles respectifs de l’AMO et de l’AMC : les risques lourds et ceux des plus défavorisés doivent rester du ressort de la solidarité nationale. Pour les autres, la liberté de choix des Français doit prévaloir : cela responsabilisera les individus et incitera les Ocam à mettre en place de vrais plans de prévention. Ce n’est pas en généralisant la complémentaire santé et le tiers-payant que tout cela sera possible : ces promesses ne sont que des effets d’annonce politiques qui, s’ils étaient appliqués, mettraient à genoux l’Assurance maladie, le pilier du service de santé publique.

 

Frédéric Bizard travaille depuis plus de 15 ans dans la santé aux Etats-Unis et en Europe. Spécialiste reconnu de ces questions en France, il dirige la société Salamati Conseil, spécialisée sur les questions de santé publique et de stratégie d’entreprise sur le secteur de la santé. Il enseigne à Science Po Paris depuis 2007 et est également l’auteur du livre «Une ordonnance pour la France : 10 pistes de réforme pour une santé plus juste, plus efficace et plus économique», publié aux Editions Thierry Souccar, préfacé par le Prix Nobel de médecine, le Professeur Luc Montagnier.